Réflexions sur l’inclusion des enfants dans les camps de Jineolojî

A l’été 2024, le troisième camp de Jineolojî francophone s’est tenu. Il a accueilli des camarades du comité de Jineolojî francophone, des camarades des assemblées des femmes kurdes et des enfants. Nous étions environ 30 adultes et 14 enfants de 15 mois à 10 ans. Tous les enfants étaient francophones, mais de provenances diverses et la maîtrise du français, du turc ou du kurde n’était pas la même pour toutes et tous. Nous étions à la campagne dans une grande maison avec beaucoup d’espace, et nous étions voisin·es d’une ferme maraîchère et d’élevage.

Il tombait sous le sens de faire de la place pour nos enfants dans ce contexte de vie communale en autonomie de femmes. Nous voulions également que la participation des mères au camp ne soit pas freinée par la gestion de la garde de leurs enfants. Une commission de 5 personnes a réfléchi en amont du camp à l’accueil, à la prise en compte des enfants et aux activités  proposées durant le camp.

Il y a eu une crainte de certaines camarades que les enfants n’aient pas leur place dans le camp, ou qu’ils en prennent trop. En France, encore peu de groupe militants et/ou féministes réfléchissent ou s’organisent de manière à inclure les mères avec leurs enfants. Il semble que les enfants aient été accueilli·es de manière unanime par toutes les participantes, avec beaucoup d’amour mais aussi avec plusieurs réajustements et adaptations. La question de l’éducation, la pédagogie est assez centrale pour nombre de camarades du comité francophone. Nous devons veiller à ce que les mères ne se sentent pas coupables face à ce qu’elles pourraient ressentir comme des jugements ou des injonctions.

Un moment formel de présentation entre enfants et adultes nous a semblé nécessaire pour contribuer à créer un sentiment de sécurité et des liens de confiance forts. Beaucoup d’enfants ne se connaissaient pas avant le camp, et ne connaissait pas non plus la majorité des adultes qui devaient veiller sur elles et eux. Nous l’avons fait trop tard dans le camp, et avec le recul, nous trouvons important de le faire au début.

Chaque demi-journée, pendant les temps de séminaire, 2 ou 3 personnes de la même commune étaient en charge de rester avec les enfants et de les accompagner dans leurs activités. Certaines femmes ont proposé des activités. Les enfants pouvaient aussi choisir des activités libres en fonction de leurs envies. Elles et ils ont passé beaucoup de temps en extérieur : petites promenades, lecture sur ou autour des hamacs, jeux de ballon, etc. Elles et ils ont été très heureux·euses de visiter la ferme dans laquelle nous étions. Des lectures d’histoires étaient également programmées tous les soirs avant le coucher. Les enfants ont également participé avec les adultes aux activité artistiques (chant, danse et cyanotype – méthode d’impression ancienne grâce au soleil).

Deux camarades (les mêmes pendant tout le camp) étaient en charge d’ouvrir et de fermer les journées avec les enfants : le matin, elles présentaient aux enfants les camarades qui allaient être avec elles et eux, et, le soir, elles animaient un temps de bilan de la journée pendant lesquels les problèmes des enfants ont pu être discutés et souvent réglés. Cela pouvait concerner des conflits entre les enfants ou des problèmes de rangement par exemple. Des règles ont été décidées au fur et à mesure avec les enfants.

La commission enfants avait d’abord pensé créer un camp enfants à côté du camp adultes. Mais après avoir vécu ce camp, nous pensons différemment. Nous pensons qu’il faut viser une organisation du camp qui fait une vraie place aux enfants, qui soit fluide et portée collectivement. Penser la séparation des camps peut revenir à créer un système de garderie au lieu de travailler sur la covivance libre – hevjiyana azad. Comment créer une vie libre avec nos enfants pendant le camp, mais au quotidien également ? Comment leur proposer des espaces de vie communale ?

Dans cette perspective de vie communale, nous nous sommes organisées en communes pendant le camp. Chaque commune était en charge d’une tâche de la vie quotidienne chaque jour. Les enfants n’étaient pas inclus·es dans les communes. Pour l’année suivante, nous avons proposé de faire différemment et d’intégrer  2 ou 3 enfants dans chaque commune. Les tâches collectives peuvent davantage être partagées avec elles et eux, avec des missions adaptées à leur âge : chercher du bois pour le feu, débarrasser la table et ranger, participer à la préparation d’un plat, etc. Pour ce premier camp avec elles et eux, nous ne leur avons pas demandé de participer au fonctionnement de la vie quotidienne, même s’ils devaient s’occuper de ranger régulièrement la pièce qui leur était dédiée, ce qui était parfois fait d’une manière disons…originale !

L’inclusion d’enfants dans chaque commune permet une attention plus collective aux enfants. La charge de veiller sur « leurs » enfants pourrait être plus facilement appropriée par les membres de la commune et ne pas revenir uniquement aux mères ou aux référentes des enfants. Le fait d’être inclus·es dans les communes d’adultes en tant qu’enfant n’empêche pas qu’il y ait aussi une commune d’enfants, avec également des moments de bilan formels.

Si certaines formations peuvent être difficiles à appréhender pour de jeunes enfants, des moments collectifs réunissant enfants  et adultes peuvent être pensés dans l’esprit de la Jineolojî. On peut facilement réaliser ensemble par exemple, la confection  d’affiches ou de banderoles, ou encore d’une fresque qui peut servir  de décor pour la morale (spectacle collectif de fin de camp). Les activités artistiques et culturelles sont aussi à partager avec  les enfants. Les transmissions de savoirs, par exemple autour des plantes ou de la cuisine, sont de la même manière à la portée  des adultes comme des plus petit·es.

Pour ce qui est des apports dits théoriques, nous n’avons pas eu le temps d’organiser des formations adaptées à l’âge des enfants. Les années suivantes, nous avons tâché d’introduire cela, par exemple sous la forme de « cafés philo » pour enfants ou d’ateliers adaptés à leur âge.

Nous avons aussi observé que des enfants venaient spontanément avec les adultes dans la salle où se tenaient les formations. Elles et ils – mais plus souvent elles – s’installaient sur des nattes ou des cousins pour dessiner, lire ou faire de petites constructions. Cela n’a pas posé de difficulté et doit être rendu possible par l’organisation du camp et des formations. En effet, on peut tout à fait penser que ce qui se dit là est profitable à tous les âges de la vie!

Une réunion entre toutes les mères fut un temps fort de ce camp. Elle a été organisée au milieu du camp, mais il nous semblerait profitable qu’une réunion des mères et autres adultes référentes d’enfants ait aussi lieu en début de camp. Ce fut un moment  riche d’échanges et de partage, entre pairs, avec beaucoup de  respect. Il a permis d’évoquer plusieurs sujets comme le cadre éducatif, l’alimentation, les écrans et en tentant de le réfléchir dans notre contexte jinéolojique.

La question d’un cadre commun éducatif est centrale dans notre bilan. Qui s’adapte à qui ? Quels communs construire de façon non dominante entre les enfants et les adultes, entre les mères ayant grandi en Europe et les mères ayant grandi au Moyen-Orient ? Comment faire cela en lien avec la méthodologie de la Jineolojî ?  L’intérêt premier des camps est bien de mêler la pratique à la théorie. D’organiser la transmission d’une nouvelle mentalité, de valeurs, pour construire une vie libre.

La question de la camaraderie entre enfants nous semble essentielle : comment la favoriser, comment la renforcer ? Que faire des conflits, des jalousies ? Lors du camp de cet été 2024 est par exemple apparue un enjeu de hiérarchie : lequel ou laquelle est le ou la plus kurde ? La question des langues et de l’allophonie est aussi à discuter. Dans notre société en permanence connectée,  le rapport aux écrans pendant le camp n’est pas seulement à réfléchir entre adultes mais aussi avec les enfants. Comment réfléchir l’influence du système sur nos enfants ? Comment les en préserver, et que leur proposer comme alternatives ? De passionnantes réflexions à venir…

Pour conclure ce bilan il nous semble essentiel et profitable pour toutes et tous que les enfants soient là : elles et ils sont la vie, nous sommes la vie, Jin, Jiyan, Azadî !

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