{"id":1578,"date":"2022-10-25T01:09:58","date_gmt":"2022-10-24T22:09:58","guid":{"rendered":"http:\/\/jineoloji.eu\/fr\/?p=1578"},"modified":"2023-12-08T02:31:42","modified_gmt":"2023-12-07T23:31:42","slug":"en-memoire-de-nagihan-akarsel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jineoloji.eu\/fr\/en-memoire-de-nagihan-akarsel\/","title":{"rendered":"En m\u00e9moire de Nagihan Akarsel"},"content":{"rendered":"<p><i>La nouvelle de l\u2019assassinat de Nagihan Akarsel, activiste f\u00e9ministe et intellectuelle engag\u00e9e, devant sa porte, \u00e0 Souleymanieh, a choqu\u00e9 le monde le 4 octobre au matin.<\/i><\/p>\n<p><i>En m\u00e9moire de Nagihan Akarsel, nous publions cette contribution de Z\u00eelan Diyar, membre du Comit\u00e9 de Jineoloj\u00ee Europe.<\/i><\/p>\n<p>Je voulais commencer par un po\u00e8me. Et j\u2019ai vu que c\u2019\u00e9tait toi, le po\u00e8me. Les sourires d\u00e9bordaient pendant que tu parlais, tes mots semblaient des branches fleuries. Gr\u00e2ce \u00e0 toi, je sais ce qu\u2019est vivre la vie po\u00e9tiquement. Ce n\u2019est pas aussi abstrait que \u00e7a, apr\u00e8s tout. Tes mots ont \u00e9t\u00e9 l\u2019un de ces voyages qui font frissonner, qui donne la chair de poule, qui fait battre le c\u0153ur plus vite et qui \u00e9loigne la douleur, l\u2019injustice et la vilenie. Maintenant j\u2019aurais aim\u00e9 avoir enregistr\u00e9 ces conversations. L\u2019humain est-il ingrat\u2009? Je ne compte plus les fois o\u00f9 je suis sortie de puits, dit-on sans fond, en m\u2019accrochant \u00e0 tes paroles\u2009! Tes mots sobres, simples m\u2019ont fait comprendre, \u00e0 chaque fois, le sens, la philosophie et la beaut\u00e9 de la lutte. Combien beau a-t-il \u00e9t\u00e9 de respirer la vie dans le parfum de la po\u00e9sie\u2009!<\/p>\n<p>Oh, notre cher hortensia\u2009!<\/p>\n<p>J\u2019emprunte maintenant tes paroles pour te d\u00e9crire tel que tu es. La perte, elle aussi, est une chose \u00e9ternelle\u2009! Sans espace et sans foyer. Aussi, interminable et sans limites. C\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 que l\u2019on ne peut jamais capturer, passerait-elle devant toi mille, un million de fois. Les jours, les mois, les heures, la mesure superficielle du temps restent en attente quand il s\u2019agit de perte. Et ton existence\u2026 Je ne peux pas mesurer ce qui t\u2019est arriv\u00e9 dans une \u00e9chelle du temps. Ceci est la fin et le d\u00e9but du temps.<\/p>\n<p>Je me demande\u00a0: le mal peut-il emp\u00eacher l\u2019eau de couler\u2009? Il ne le peut pas. C\u2019\u00e9tait toi l\u2019eau qui coule. Un flot qui s\u2019infiltre \u00e0 travers ta langue, corps, c\u0153ur et conscience. Comme les rivi\u00e8res qui gonflent au printemps, tu d\u00e9truisais les fronti\u00e8res lev\u00e9es entre ton esprit, tes \u00e9motions et ta conscience. Tu \u00e9tais un ruisseau silencieux qui s\u2019accrochait \u00e0 son sol \u00e0 chaque fois que cherchaient \u00e0 dominer la douleur et la perte. Doucement, sans blesser le sol, tu pouvais \u00eatre un filet mince destin\u00e9 \u00e0 s\u00e9cher n\u00e9anmoins d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 survivre. Quand ta d\u00e9termination \u00e9tait de renouveler, cr\u00e9er, entamer quelque chose, construire, tu devenais une avalanche qui ouvre son chemin en cassant les montagnes au printemps. Et quand il s\u2019agissait d\u2019enseigner, tu \u00e9tais une petite pluie, douce, printani\u00e8re. Chaque fois que le besoin devenait insoutenable, chaque fois que les villes te semblaient trop \u00e9troites, chaque fois que la vilenie t\u2019asphyxiait, chaque fois que la solitude devenait insupportable, tu courais vers les montagnes. Alors, tu \u00e9tais une surprenante averse d\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Coule toujours. Tes deux noms, qu\u2019ils te vont bien\u2009! Avant de choisir ton nom de combat, tu \u00e9tais Akarsel [en turc\u00a0: ruisseau qui coule]. Quand tu as rejoint notre lutte, tu es devenue Su [turc\u00a0: l\u2019eau]. Tu as dit toute ta d\u00e9termination en deux lettres, tu as dress\u00e9 ta position dans la lutte en deux lettres. Dans deux lettres, tu as expliqu\u00e9 que ceux qui t\u2019ont tu\u00e9e ne seront jamais vainqueurs. Tu coules et tu restes tranquille comme l\u2019eau.<\/p>\n<p>Tu as dit\u00a0: \u00ab\u2009Aucun effort ne se perd dans l\u2019univers, je le crois bien.\u2009\u00bb J\u2019adapte ces mots \u00e0 ma blessure, des mots que tu avais dits pour me r\u00e9conforter il y a quelques jours. Il m\u2019est tr\u00e8s difficile de te d\u00e9crire. Mais je me dis que je dois le faire. Je ne veux pas qu\u2019on fasse dispara\u00eetre le temps et l\u2019espace, les souvenirs, les enseignements, la beaut\u00e9 qui d\u00e9borde de toi, la bont\u00e9 qui surgit de toi vers chacun. Je cherche des mots simples, profonds, philosophiques, sages et significatifs comme les tiens. Je voudrais pouvoir m\u00ealer les mots et les combiner aussi bien que toi. Dans chacun des articles que tu as \u00e9crits pour la revue Jineoloj\u00ee, tu nous as montr\u00e9 comment harmoniser souverainement la connaissance, l\u2019\u00e9motion et la pens\u00e9e. Tu as touch\u00e9 la vie et nos \u00e2mes avec ta sagesse.<\/p>\n<p>Comment as-tu pu le faire si habilement\u2009? C\u2019est parce que tu \u00e9tais une femme amoureuse de son combat. Tu avais des yeux suffisamment aigus pour reconna\u00eetre d\u2019un coup d\u2019\u0153il quels \u00e9taient les gains fruits de nos luttes, les positions que nous avions atteintes. L\u00e0 o\u00f9 tu allais, tu retenais tout ce que tu voyais. \u00c0 Afrin, tu avais consid\u00e9r\u00e9 comme un savoir imm\u00e9morial, celui du <i>hawar<\/i> [pleurs] d\u2019une vieille maman. Dans les acad\u00e9mies o\u00f9 tu enseignais, tu transformais l\u2019\u00e9tincelle dans les yeux de la jeunesse combattante, l\u2019agilit\u00e9 de son esprit, en source d\u2019esp\u00e9rance. Tu t\u2019\u00e9merveillais devant les combattantes et combattants \u00e9puis\u00e9s au milieu de la brutalit\u00e9 et la vitesse de la bataille. Tu parlais avec admiration. Tu disais\u00a0: \u00ab\u2009Ceci est la r\u00e9volution.\u2009\u00bb Tu leur tendais un autre miroir, tu faisais de tous et toutes des h\u00e9ro\u00efnes comme elles le m\u00e9ritaient. Chaque individu qui donnait un souffle \u00e0 cette r\u00e9volution avait une valeur immense pour toi. Tu admirais tous et toutes les r\u00e9volutionnaires. Ce n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019envie. Tu \u00e9tais pr\u00eate \u00e0 toute t\u00e2che n\u00e9cessit\u00e9e par la r\u00e9volution. Tu faisais un pas en avant sans h\u00e9sitation, sans inqui\u00e9tude, sans peur. Comme les papillons qui se pr\u00e9cipitent vers le feu, tu irais o\u00f9 c\u2019\u00e9tait n\u00e9cessaire, pour cr\u00e9er, pour rendre possible l\u2019impossible. Tu y partirais sans tarder, sans te cacher derri\u00e8re des excuses, sans te plaindre. Tu n\u2019oublierais pas non plus d\u2019\u00e9valuer tes r\u00e9sultats. Regarder les distances parcourues n\u2019\u00e9tait pas un motif d\u2019autocomplaisance\u2009; au contraire, c\u2019\u00e9tait l\u2019annonce des nouveaux chemins \u00e0 parcourir. \u00catre cr\u00e9atrice et t\u00e9moin de r\u00e9volutions \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la r\u00e9volution t\u2019allait tr\u00e8s bien.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019o\u00f9 la Jineoloj\u00ee t\u2019a-t-elle conduite, je ne le sais pas. Mais \u00eatre \u00abjin<span lang=\"fr-FR\">\u00e9<\/span>ologue\u00bb t\u2019allait tr\u00e8s bien\u2009!<\/p>\n<p><span lang=\"fr-CH\">R\u00eaber Apo [Abdullah \u00d6calan] avait dit que le courage dans une lutte exige plus que de prendre les armes. Il avait dit que pour d\u00e9fier les mani\u00e8res de penser avanc\u00e9es par l\u2019\u00c9tat, les hommes et le syst\u00e8me, il fa<\/span><span lang=\"fr-CH\">llait<\/span><span lang=\"fr-CH\"> plus de courage encore. <\/span>Combien de courage est-il n\u00e9cessaire pour chauffer les c\u0153urs refroidis, pour mener sur un chemin diff\u00e9rent de ceux qui d\u00e9sirent distinguer la fluidit\u00e9, la d\u00e9licatesse et la profondeur de notre lutte \u00e0 travers des formules rigides\u2009? Pour transformer ceux qui sacrifient certaines de leurs connaissances\u2009? Pour d\u00e9fier l\u2019acad\u00e9mie qui veut nous maintenir dans les limites par elle d\u00e9sign\u00e9es\u2009? Nous avons beaucoup parl\u00e9 de ces d\u00e9fis. Ainsi que des efforts qu\u2019ils demandent\u2026 Que l\u2019on se fasse tirer dessus faisait partie de ces efforts. Nous savions que nous nous confrontions \u00e0 ce syst\u00e8me misogyne qui vise tous et toutes celles qui s\u2019opposent \u00e0 la pens\u00e9e de la civilisation \u00e9tatique et de classes. Et que tous les moyens n\u00e9cessaires seraient utilis\u00e9s dans ce but. Mais encore une fois, peut-\u00eatre regrettons-nous de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 aussi habiles que toi. Nous devons \u00e9tablir le lien entre sentir, savoir et comprendre. Tu nous as appris comment le faire. C\u2019est ce que tu as \u00e9crit dans le dernier num\u00e9ro de la revue Jineoloj\u00ee.<\/p>\n<p>Nous avons besoin d\u2019une voix qui r\u00e9sonne \u00e0 travers la cascade d\u2019\u00e9motions et de pens\u00e9es de notre \u00e9poque\u2026 Une voix qui d\u00e9crive le pr\u00e9sent autant qu\u2019elle se fait l\u2019\u00e9cho du pass\u00e9 ancestral et ancien. Une parole qui nous fasse sentir que nous ne sommes pas seuls ni seules dans l\u2019univers et qui renforce notre \u00e9nergie. Nous avons besoin d\u2019une syllabe qui ne s\u00e9pare pas l\u2019\u00e9motion de la pens\u00e9e, l\u2019esprit de la raison, l\u2019intuition de la connaissance, la mati\u00e8re de l\u2019\u00e9nergie, la vie de la mort, la lumi\u00e8re de l\u2019obscurit\u00e9 et la philosophie de la sociologie. Une voix qui porte le paradigme spirituel et intellectuel du temps et de l\u2019espace\u2026<\/p>\n<p>En ce moment-ci, nous avons d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment besoin de ce mot qui nous fasse sentir que nous ne sommes pas seuls et seules dans l\u2019univers. Et pendant que tu voyageais avec nous, tu as trouv\u00e9 comment nous souffler ces mots \u00e0 l\u2019oreille. Voici ce qui m\u2019est parvenu\u2026<\/p>\n<p>L\u2019univers entier fait partie d\u2019un tout. Ta joie de vivre se confronte \u00e0 la douleur que veulent provoquer ceux qui t\u2019ont assassin<span lang=\"fr-FR\">\u00e9e<\/span>. Face \u00e0 ceux qui d\u00e9sirent briser notre espoir se trouve l\u2019espoir de la lutte dont tu \u00e9tais amoureuse et que tu as guid\u00e9e de fa\u00e7on \u00e0 ce que \u00e7a fasse sens pour toi. Ta bont\u00e9 qui jamais n\u2019a heurt\u00e9 d\u2019\u00eatre vivant a du pouvoir face aux terribles maux inflig\u00e9s par les colonisateurs, les ennemis. Dans ce monde o\u00f9 le manque d\u2019amour, l\u2019insensibilit\u00e9 et le non-sens veulent \u00e9tablir une pr\u00e9sence, tu as un amour sans pr\u00e9judice et inconditionnel qui se cr\u00e9e chaque jour. Face \u00e0 ceux qui ignorent les arbres, les pierres, les loups, les oiseaux ou les couleurs, ton regard radiant traverse tout l\u2019univers, depuis les yeux jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2me. Face au pouvoir dont R\u00eaber Apo dit \u00eatre \u00ab\u2009suffisamment insidieux pour se filtrer par les feintes sociales\u2009\u00bb \u00e9tait ton identit\u00e9 r\u00e9volutionnaire qui appuyait sur le partage, la distribution \u00e9quitable du travail, le service aux camarades. Sur cette plan\u00e8te, aussi fatigu\u00e9e qu\u2019elle oublie d\u2019imaginer, tes r\u00eaves font que les gens aiment imaginer. Pour ceux qui tombent dans les griffes de l\u2019injustice et la trahison et ne peuvent alors pas donner un sens \u00e0 leur existence dans l\u2019univers, il y a une main amie qui leur est tendue. Tu as eu une foi suffisamment profonde comme pour embrasser toutes les diff\u00e9rences dans le monde incolore de ceux qui d\u00e9sirent dissoudre ces diff\u00e9rences. La v\u00e9rit\u00e9 claire et simple que tu t\u00e2ches d\u2019illuminer se dresse face \u00e0 ceux qui veulent obscurcir l\u2019avenir des femmes. Cette v\u00e9rit\u00e9 dit\u00a0: les femmes changeront le monde.<\/p>\n<p>Source originale : https:\/\/democraticmodernity.com\/es\/en-memoria-de-nagihan-akarsel\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La nouvelle de l\u2019assassinat de Nagihan Akarsel, activiste f\u00e9ministe et intellectuelle engag\u00e9e, devant sa porte, \u00e0 Souleymanieh, a choqu\u00e9 le monde le 4 octobre au matin. En m\u00e9moire de Nagihan Akarsel, nous publions cette contribution de Z\u00eelan Diyar, membre du Comit\u00e9 de Jineoloj\u00ee Europe. Je voulais commencer par un po\u00e8me. 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