Portraits en lutte, pour tisser le futur

Groupe de Jineolojî Provence

Le 25 novembre, journée internationale contre les violences sexistes et sexuelles, le groupe local de Jineolojî Provence défilait dans les rues de Marseille, avec des pancartes sur lesquelles figuraient les visages de femmes militantes qui avaient été tuées par des États-nations. La raison de leur assassinat ? Elles étaient militantes, révolutionnaires.

La présence de ces pancartes dans la manifestation du 25 novembre a créé de vraies discussions entre les membres de la Jineolojî Provence et les autres manifestantes. Certaines manifestantes se reconnaissaient dans des portraits, « Elle, elle est de chez moi » ; « Je la connais ». D’autres souhaitaient à leur tour arborer les pancartes auxquelles elles s’identifiaient et poursuivre la marche avec. Ainsi la manifestation était parsemée de ces visages.

Suite à cette expérience, nous avons compris que ses portraits pouvaient nous permettre de faire du lien et de rencontrer d’autres femmes. Que ce soit nos voisines de quartier, celles que nous croisons régulièrement, mais que nous ne connaissons pas, ou bien même celles que nous n’aurions jamais rencontrées.

Nous avons donc décidé de continuer à faire vivre ces visages, mais sous une autre forme. Le projet de broder des portraits de femmes assassinées dans le cadre de féminicide politique a premièrement débuté en collaboration avec l’association des femmes kurdes de Marseille. Ainsi ont été réalisés les visages de Sakine Cansiz, Fidan Doğan et Leyla Söylemez. Toutes les trois étaient des militantes importantes du mouvement de libération des femmes du Kurdistan et ont été tuées à Paris 2013, par les services secrets turcs.

Ce premier ouvrage a été fait collectivement à partir d’une technique inspirée de la tapisserie de Bayeux. Trois points très simples à apprendre, mais très longs à travailler. Après plusieurs mois, nous avons présenté pour la première fois au public cette banderole brodée lors de la manifestation de commémoration des 10 ans des assassinats, toujours à Paris.

Nous avons ensuite entamé un deuxième projet, en complicité avec des membres du Collectif des Habitant·es Organisé·es du 3ème[1], ainsi qu’une militante et artiste plasticienne de Marseille[2].

L’impératif de la période historique dans lequel nous nous trouvions à l’hiver 2024, nous a menées à broder les portraits de deux femmes et militantes palestiniennes. Nous ressentions le besoin et la nécessité d’exprimer notre solidarité aux peuples palestiniens, aux femmes palestiniennes ainsi qu’à la résistance palestinienne. Ainsi, nous avons choisi les noms et visages de Shireen Abu Akleh et Heba Zagout. La première, Shireen Abu Akleh était une journaliste et une militante de Jérusalem assassinée en 2022 par l’armée coloniale israélienne alors qu’elle exerçait ses fonctions. La deuxième, Heba Zagout était une artiste plasticienne qui à travers ses tableaux s’efforçait de raconter la vie sous occupation. Elle a été assassinée en 2023, à Gaza, par un tir ciblé provenant de l’armée israélienne. Toutes les deux étaient pleinement engagées pour la libération de la Palestine.

Une fois le travail bien avancé, les portraits ont commencé à voyager. C’est à la conférence contre les féminicides politiques organisée par l’Académie de Jineolojî, en octobre 2025 à Paris, que pour la première fois ont été exposés conjointement les deux ouvrages.

Puis, nous avons été invitées à mener un atelier lors de la seconde édition du festival de Jineolojî à Rome, Voce Arcaica[3], en hommage à la militante et chercheuse Nagihan Akarsel, elle aussi tuée par les services secret turc en 2023, dans la ville de Souleimaniye.

Cet atelier consistait à transmettre le point de broderie de Bayeux et de commencer, collectivement, le portrait de Nagihan Akarsel. Enfin, nos deux ouvrages ont été placés sur scène, prenant part à la scénographie de la représentation principale et suscitant en nous de vives émotions.

À travers ce projet nous essayons de contourner les méthodes de recherche plus classique ou théorique en allant vers la pratique directe et artistique. Cela nous a permis d’expérimenter la broderie en tant que méthode. Nous avons conscientisé le fait que la pratique de la broderie permettait une disposition mentale, d’écoute, de soins ainsi que de réflexions approfondies collective et individuelle.

Un travail de patience et de résilience, ce qui résonne parfaitement avec la résistance des femmes palestiniennes, kurdes et de toutes celles en lutte.

Jusqu’à aujourd’hui, notre fils conducteur a été la notion d’éthique et d’esthétique. Au-delà d’un simple concept, c’est dans la pratique de la broderie que nous avons essayé de comprendre le lien inséparable entre ces deux domaines. L’esthétique existe-t-elle vraiment sans éthique ? Alors que nous avons pour habitude de voir une dissociation entre le bien et le beau, nous cherchons à travers nos portraits brodés une unité. Ici, il est plutôt facile de comprendre notre recherche — éthique et esthétique — car nous avons un résultat final et matériel. Faire vivre les noms et les visages de femmes martyres, militantes pour la libération de leur terre est de l’ordre de l’éthique. Et, au-delà du goût individuel, le résultat brodé ne peut être qu’esthétique.

L’apprentissage du point de croix palestinien constitue un pas important, car il évoque particulièrement bien les liens entre l’éthique et l’esthétique.

Sur la seconde banderole, celle de Shireen Abu Akleh et Heba Zagout, nous nous sommes intéressées au matrimoine de broderie palestinienne, qui est très riche et varié. Parmi les savoir-faire nous avons retrouvé des motifs et des codes couleur qui sont spécifiques à des régions, des villes et des villages de Palestine. Cela permet, lorsque l’on regarde une femme qui porte un vêtement brodé, de savoir d’où elle vient. Ces motifs racontent son environnement naturel comme les oiseaux, les arbres, mais aussi d’agriculture comme par exemple le blé. Certains des motifs sont purement géométriques, décoratifs, et qui racontent, selon les Palestiniennes, une dimension spirituelle et cosmogonique.

C’est important de dire que ce matrimoine fait l’objet d’appropriation culturelle par les designers israéliens. Les Palestiniens et Palestiniennes ont lutté pendant des années pour rassembler des archives et faire reconnaître le droit de patrimoine, inscrit depuis 2019 au patrimoine immatériel de l’UNESCO.

Ainsi, nous vient en tête la nécessité de la transmission. Transmission dans son sens politique et non pas uniquement pratique et manuel. Depuis toujours les femmes ont appris aux générations plus jeunes leurs savoir-faire afin de préserver leurs culture et identité. Transmettre devient d’autant plus important quand l’identité collective est attaquée par le colonialisme et en proie à une constante assimilation. Il s’agit de faire perdurer la mémoire, géographique et environnementale, des luttes, des personnes, des savoirs, etc.

À travers nos ateliers nous avons réussi à tisser un lien avec la mémoire des militantes que nous brodions, et une relation très particulière s’est créée. Nous les avons baladées un peu partout avec nous, à la mer, en ville, en manifestations, en bus, en avion. Elles sont même venues souhaiter bonne chance au départ de la flottille pour Gaza depuis le port de Marseille. Elles ont continué à participer à la vie politique et cela a été une manière de les maintenir en vie. Par leur simple présence — immatérielle — à nos côtés (et dans nos sacs), nous sommes devenues des camarades de terrain et de confiance. Cette relation politique que nous avons créée avec les portraits est, pour nous, un aspect très important, car il casse les préconçus patriarcaux, celui qui imagine les bonnes femmes en train de broder et de raconter des ragots ou des choses superficielles. Dans nos ateliers nous parlons de luttes, de résistances, nous lisons des poèmes et nous brodons des relations. Entre vivantes, et avec les martyres.

Comme une boule de neige, ce projet en a influencé d’autres et a donné place à de nouvelles initiatives et rencontres[4]. Un réseau de brodeuses engagées a émergé avec comme mot d’ordre : solidarité.

La suite s’écrit au fur et à mesure. Nous savons déjà que la prochaine banderole brodée représentera les visages des sœurs Mirabal, las Hermanas Mariposas, à qui nous devons la date internationale du 25 novembre. Revenir aux racines de nos luttes, et transmettre la mémoire.


[1]Collectif des Habitant·es Organisé·es du 3ème œuvre à rassembler les habitant·es autour des préoccupations des quartiers précarisés du 3ème arrondissement de Marseille. Les campagnes et les luttes menées par le collectif permettent aux habitant·es d’agir collectivement contre les injustices et les discriminations.

facebook.com/Cho3marseille

[2]instagram.com/haifa_hr_texile

[3]instagram.com/voce_arcaica_festival

[4]Le projet Brodeuses & Sisters s’est créée suite aux premiers ateliers de broderie palestinienne. Son objectif est à la fois d’initier au point de croix palestinien et de former des brodeureuses capables de reproduire des motifs palestiniens sur des t-shirts ou sur d’autres supports. L’entièreté de la vente des t-shirts est reversée à l’association SAWT Palestine, association basée à Marseille qui œuvre à construire des solidarités pérennes pour les enfants orphelins de Gaza.

Instagram : sawtpalestine

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